« America », un ballet dont Trump est l’anti-héros
A la tête du Ballet de l’Opéra Grand Avignon depuis novembre 2024, et bientôt directeur du CCN Ballet Biarritz, le chorégraphe Martin Harriague s’est passionné pendant des années pour Donald Trump. Pas pour l’homme ou sa politique, mais pour le personnage qu’il incarne, à la fois fascinant et glaçant. Au point de concevoir tout un spectacle, America, où 12 danseurs évoluent au rythme de la voix du président américain et de musique électronique intense.
Vous participez à l’événement « Quel monde après Trump ? » organisé par « Le Monde » au Grand Rex le 10 novembre, qui mêlera journalisme et art vivant. C’était une première ?
Martin Harriague. Oui, et c’est une reconnaissance de pouvoir présenter ce spectacle dans ce cadre. Quand la pièce a été créée, on m’avait dit qu’elle ne tournerait sûrement pas beaucoup, car elle était trop politique. Pouvoir aujourd’hui la jouer prouve que le travail réalisé pendant tant d’années a de la valeur, et que l’art engagé a encore sa place quelque part dans ce monde.
Quelle est la genèse de ce spectacle ?
M.H. Ce spectacle a commencé à voir le jour en 2016, année de la première élection de Donald Trump. Quand il est devenu président, je me suis intéressé au personnage. Il était cartoonesque, à la limite du burlesque et de l’absurde. En l’écoutant, en le regardant, il est devenu une de mes obsessions. La rusticité de ses messages fait écho à la complexité du monde, la musicalité de son langage enrobe la grossièreté des mots, le discours célèbre à la fois l’amour et la force brutale, chante la fierté en nous plongeant dans une nuit noire. Trump est à la fois un personnage divertissant et glaçant. Et avec lui triomphe l’art du spectacle. Alors pourquoi ne pas aller jusqu’au bout en en faisant un spectacle ! Au départ, j’ai créé des saynètes en m’inspirant d’une phrase, d’un mot qu’il avait prononcé. Entre 2016 et 2019, j’ai ainsi écrit une dizaine de pièces. Puis, quand il s’est présenté pour la troisième fois en 2024 et qu’il a été élu, j’ai tout regroupé chronologiquement pour en faire un seul spectacle appelé America. C’est le premier que j’ai présenté lorsque je suis devenu directeur du ballet de l’Opéra Grand Avignon, quelques jours après son élection.
« America » mêle danse, vidéos, sonores de Trump, musique électronique. C’est une pièce explosive qui présente la figure et la rhétorique du président américain. Comment l’avez-vous imaginée ?
M.H. Au départ, j’ai réalisé un gros travail d’archivage, presque journalistique. Pendant huit ans, j’ai suivi tout ce qu’il faisait et disait. Je me suis intéressé à la signification des mots, j’ai étudié les sonorités, les rythmes, les réactions du public. J’ai même assisté à un meeting en octobre 2024 au Madison Square Garden à New York. Je voulais ressentir l’engouement du public et l’énergie que dégageait le candidat Trump. C’était la première fois que je le voyais en vrai, tout comme ses militants, ses collaborateurs, son entourage, d’Elon Musk à Melania Trump, du catcheur Hulk Hogan à J. D. Vance. Honnêtement, je me suis pris une claque. Entre peur et excitation. Les 20 000 militants criaient comme s’ils avaient Michael Jackson devant les yeux !
Avec cette œuvre, que voulez-vous transmettre au public ?
M.H. Je veux montrer le côté profondément désordonné de ses discours et que le public se dise que, malgré ça, cet homme est à la tête de la première puissance mondiale. En s’intéressant aux sons, à l’éloquence, il n’y a presque pas besoin de comprendre ce qu’il dit – je n’ai d’ailleurs pas sous-titré ses paroles. Je l’ai presque pris comme un artiste qui chante du mauvais rap. Certains spectateurs à Avignon m’ont dit que ça leur avait presque donné envie de vomir. D’autres découvraient Trump d’une autre manière. Je ne suis pas là pour que les gens soient dégoûtés mais c’est finalement ce qu’il se passe. Et en même temps, j’ai aussi voulu montrer que même si ses paroles résonnent comme un glas, le rideau se lève sur d’autres récits comme celui d’un migrant mexicain ou l’hommage en musique à Nina Simone. Des récits d’espoir, d’optimisme et d’aventure dans une Amérique colorée et confiante qui fait tomber les murs.
Le ballet America est à retrouver au Grand Rex le 10 novembre 2026 à l’occasion de l’événement du Monde « Quel monde après Trump ? », mais également à Millau au Théâtre de la Maison du peuple le jeudi 26 novembre 2026, à Béziers sur la scène de Bayssan le samedi 28 novembre 2026, à Draguignan au Théâtre en le samedi 10 avril 2027.