Après une enfance « heureuse » et des études scientifiques brillantes, Camille F. a rejoint le groupe Etat islamique (EI) en 2013 et son mari combattant, avec leurs trois enfants. Mercredi 10 juin, elle a été condamnée à une « peine lourde » de douze ans de réclusion criminelle. Le président de la cour d’assises spéciale de Paris a estimé dans son verdict que Camille F., qui comparaissait détenue, et son mari Sylvain M., mort en 2015, avaient « choisi sciemment d’amener leurs enfants dans une zone de guerre ».
« La peine est lourde, j’en conviens, mais vous avez encore besoin de prise de conscience des faits que vous avez commis, et leurs conséquences pour la société et pour vos cinq enfants particulièrement », a argué le président, qui n’a pas trouvé « opportun de fixer une période de sûreté », car il n’y a « pas d’éléments de dangerosité ».
Il a en revanche relevé que Camille F. avait eu du mal à « reconnaître » devant la cour « son adhésion aux thèses salafo-jihadistes » de l’EI. L’avocate générale avait requis quinze ans de réclusion, assortis d’une période de sûreté des deux tiers.
Après l’énoncé du verdict, Camille F. s’est assise et a pris sa tête entre ses mains sans retenir ses larmes, face à ses proches, eux aussi abattus : son père, sa mère, son frère, sa sœur et ses deux enfants aînés, venus la soutenir pendant les trois jours du procès.
« Je souhaite demander pardon à mes cinq enfants »
A 45 ans, elle comparaissait depuis lundi pour « association de malfaiteurs terroriste » et soustraction à ses obligations légales « compromettant la santé, la sécurité, la moralité ou l’éducation » de ses enfants. « Je souhaite demander pardon à mes cinq enfants de leur avoir fait vivre un enfer et [de les avoir] exposés à une mort certaine », avait dit, en pleurs, Camille F. à l’issue des plaidoiries.
Son mari était poursuivi des mêmes crimes et délits connexes. Présumé mort et jugé par défaut, il a été condamné à la peine maximale de vingt ans de réclusion.
Au premier jour de son procès, cette docteure en épidémiologie, adepte de la gymnastique artistique et passionnée de flûte traversière, qui avait quitté un travail d’ingénieure à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire pour vivre pleinement sa foi musulmane, a confessé sa « honte » et sa « culpabilité ».
Les experts qui se sont succédé lors du procès ont tous évoqué une femme intelligente dans « la partie haute de la norme », au fort caractère.
« Cadre intermédiaire » au service de l’organisation Etat islamique
Après un grave accident de moto, elle rencontre en 1999 Sylvain M. qui comble ses « failles narcissiques » et avec qui elle développe une « dépendance affective et émotionnelle », d’après l’expert-psychiatre. En 2005, alors qu’ils sont à peine mariés, ce technicien chez Air France est déjà en train de se convertir à l’islam et se radicalise rapidement quand Camille F. découvre l’islam dans un « cheminement personnel ».
Le couple s’installe avec ses trois enfants en Jordanie à l’été 2012 puis en Egypte. En septembre 2013, Sylvain M., part pour la Syrie dans un camp d’entraînement, et Camille F., enceinte, le rejoint deux mois plus tard avec leurs enfants de 10, 7 et 2 ans. « Incapable de vivre » sans son mari, elle préférait être « à ses côtés même s’il avait envie de combattre ». Il meurt au combat au printemps 2015.
« En mode survie », elle se remarie avec un haut fonctionnaire syrien avec qui elle a un fils en 2017. Elle travaille contre salaire dans une maternité où elle fait des statistiques, une fonction importante au sein de l’EI, affirme la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI).
Dans son verdict, la cour n’a pas considéré qu’elle avait été « un haut cadre », mais simplement « un cadre intermédiaire », estimant toutefois qu’être rémunéré « au service de l’[organisation] Etat islamique n’est pas anodin » et même constitue la preuve d’un « ancrage dans l’idéologie mortifère » du groupe.
Avec son second mari et ses cinq enfants, Camille F. a fui les bombardements, jusqu’à la mort de son second époux, en février 2019. Selon la DGSI, ses enfants ont été confrontés quotidiennement à la violence, rappelant que « 153 enfants français sont morts sous le règne du groupe Etat islamique ». Aujourd’hui, les deux aînés, majeurs, vivent avec leurs grands-parents maternels, les trois plus jeunes, mineurs, ont été confiés à l’aide sociale à l’enfance.