La France de l’art brut
Embrassant d’un geste large la cour de sa grange-atelier, André Degorças ne peut réprimer quelques larmes. « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de tout ça ? », s’émeut l’ancien maçon du village de Genté (Charente). « Tout ça » ? Des centaines de statues et de bas-reliefs, en béton et pierre de taille, façonnés sans la moindre formation artistique, six décennies durant. Le retraité de 84 ans n’a pas d’enfants. L’un de ses neveux semblait intéressé pour « reprendre » son site, baptisé le « P’tit musée de Loulou », mais cela fait des années qu’il n’a pas donné de nouvelles. Que se passera-t-il à sa mort ? Le spectre de la décharge plane au-dessus de cette accumulation de pièces sculptées à la truelle.
Ainsi en va-t-il de ces environnements d’art naïf que l’on voit surgir au hasard de routes de campagne : leur destruction paraît, à terme, inéluctable. Jardins poétiques ou patios excentriques, aucun n’échappe à la question cruciale de sa préservation. Le gel, le vent, la pluie, le soleil les accablent à l’année. Seuls résistent ceux dont les fondateurs sont encore en vie pour les entretenir. Ou ceux – une dizaine – qui bénéficient de la protection des Monuments historiques, comme le Palais idéal du facteur Cheval à Hauterives (Drôme) ou la Maison Picassiette à Chartres.
A Nantillé, en Charente-Maritime, le Jardin de Gabriel fait partie de ces rares sites émanant de créateurs autodidactes à avoir obtenu la reconnaissance de l’Etat. L’endroit est, il est vrai, assez remarquable, avec ses 400 statues et bustes en ciment armé, installés devant et autour d’une ancienne station-service. Son bâtisseur, Gabriel Albert (1904-2000), fut laitier, puis bûcheron, avant d’embrasser la profession de menuisier-ébéniste. A sa retraite, en 1969, une fièvre créatrice irréfrénable s’est emparée de lui, jusqu’à ce que la maladie, vingt ans plus tard, ne le condamne à s’arrêter.
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