Sébastien Lecornu a évoqué jeudi des « perspectives de menaces lourdes » d’ingérences étrangères sur l’élection présidentielle de 2027, en esquissant quelques pistes pour mieux lutter contre ces opérations.
Le risque d’ingérence « a été significatif sur les municipales, sans effet majeur », ce qui « laisse à entrevoir les perspectives de menaces lourdes sur l’élection présidentielle », et « l’ensemble de la classe politique » peut être concernée, a affirmé le premier ministre lors d’une conférence de presse, après avoir reçu les formations politiques.
Désireux de « protéger le débat démocratique », le chef du gouvernement entendait ainsi faire la transparence sur les ingérences passées, comme celle qui a visé, en provenance d’une entreprise israélienne, des candidats de La France insoumise aux municipales, et à « identifier les risques » pour 2027 avec la présidentielle et potentiellement des législatives.
Attendu sur un projet de loi annoncé en avril par Emmanuel Macron, lui-même victime d’ingérence dans sa campagne en 2017, il a proposé de créer « de nouveaux référés » qui permettent de saisir en urgence la justice en période électorale, ou encore un « durcissement des peines » jugées pas assez dissuasives pour l’heure. Ce texte pourrait être inscrit à l’agenda parlementaire « de l’automne ».
Deux rapports de Viginum, le service de lutte contre les manipulations en ligne, ont été en parallèle rendus publics. L’un déjà connu sur les ingérences étrangères pendant les municipales qui ont visé, outre des candidats LFI, le candidat Horizons à Paris Pierre-Yves Bournazel, mais qui sont restées, en volume et en impact assez « limitées ». Et l’autre plus technique et détaillé sur l’ingérence visant les Insoumis.
Car ce scrutin a pu servir de « répétition générale », comme l’avait souligné le Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN).
« Un combat politique à mener » face à Xenia Fedorova
Ces craintes de manipulation du débat public sont aussi alimentées par la place grandissante tenue, dans les médias du milliardaire conservateur Vincent Bolloré, par l’ancienne patronne de la chaîne d’État russe RT en France, Xenia Fedorova.
Des eurodéputés ont réclamé des sanctions contre elle, et des questions ont émergé sur le renouvellement de son titre de séjour en 2024, pour dix ans.
Le premier ministre a estimé à cet égard qu’il y aurait « un combat politique à mener » qui risque de gagner en « intensité », mais il a distingué la « propagande » de cette chroniqueuse prorusse de l’ingérence.
Il a évoqué toutefois une « ligne rouge » à la prolongation de son titre de séjour, qui est de ne pas « porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation », et souhaité qu’une « contradiction » puisse lui être apportée quand elle s’exprime publiquement.
LFI propose une « instance de surveillance de la campagne »
La France insoumise avait alerté fin mai sur le « péril » des ingérences qui, les concernant, a pris la forme par exemple d’une fausse accusation de viol ou de faux visuels de campagne, et demandé au gouvernement d’agir. Le parquet de Paris a ouvert une enquête.
Sébastien Lecornu a affirmé que le « commanditaire » de cette campagne n’était pas connu, évoquant la possibilité d’une « forme de mercenariat numérique ». Il a confirmé avoir demandé « des explications » aux autorités israéliennes mais aussi « de l’aide » car cette ingérence pourrait venir, selon le rapport Viginium, de Black corps, un groupe privé opérant depuis ce pays.
La formation de Jean-Luc Mélenchon a proposé pour sa part la création d’une « instance de surveillance de la campagne » présidentielle qui informerait les candidats sur les ingérences, et l’interdiction des « messages politiques fondés sur le profilage de données personnelles ».
Plusieurs responsables politiques ont accusé d’ingérence l’ambassadeur d’Israël en France, Joshua Zarka, pour avoir affirmé qu’il souhaitait que « n’importe qui plutôt que Jean-Luc Mélenchon » remporte la présidentielle de 2027. La frontière est ténue entre craintes d’ingérence, influence et affirmation de la liberté d’expression.
« S’il faut interdire tous ceux qui font de la propagande avec des idées avec lesquelles on n’est pas d’accord, on va interdire beaucoup de monde », a déclaré le chef du gouvernement. Mais « c’est important d’informer » sur ces ingérences et « chacun ensuite exerce son esprit critique », explique l’eurodéputée Nathalie Loiseau, spécialiste de ces questions, qui accuse l’extrême droite, en se focalisant sur la liberté d’expression, d’être dans le « déni » sur le sujet.
À la présidentielle de 2024 en Moldavie, rappelle le ministre délégué à l’Europe Benjamin Haddad, « 10 % des voix ont été achetées via Telegram avec notamment des virements en cryptomonnaie », « ça a coûté à la Russie l’équivalent d’une journée de guerre en Ukraine ».
En France en 2024, année d’élections européennes et législatives, 25 tentatives d’ingérences numériques étrangères avaient été détectées par Viginum, mais elles n’avaient pas eu beaucoup de visibilité, donc peu d’effet sur le débat public.