« La colère est souvent mauvaise conseillère. » Frédéric Chevallier, procureur de la République de Chartres et président de la conférence nationale des procureurs de la République, a regretté lundi 8 juin sur RMC que les magistrats du parquet soient « jetés en pâture » à la suite de l’affaire Lyhanna.
Alors que le ministre de la justice, Gérald Darmanin, reçoit lundi matin à la chancellerie les procureurs généraux – représentants du ministère public au sein des 36 cours d’appel de France – pour une « réunion de travail », le procureur de Chartres a appelé à laisser du temps à l’enquête : « Je veux comprendre ce qu’il s’est passé, je n’en sais rien », a-t-il lancé. « On n’a pas quinze jours devant nous, pour que l’enquête administrative se fasse ? Peut-on prendre le temps de la compréhension de tout ça ? », a-t-il plaidé.
« Il y a beaucoup d’émotion dans cette affaire, et, cette émotion, l’ensemble des procureurs, des magistrats des parquets, des magistrats en général, la partagent (…). Quand on est en responsabilité il faut pouvoir garder la tête froide », a-t-il ajouté.
Au cours de cette réunion, M. Darmanin doit demander aux procureurs généraux une revue des plaintes concernant des enfants victimes, dans le sillage de l’affaire Lyhanna, tandis que des collectifs féministes et de la protection de l’enfance ont appelé à des rassemblements devant les tribunaux lundi à 19 heures. Le ministre va leur dire qu’ils ont jusqu’au 14 juillet « pour reprendre l’intégralité des plaintes qui touchent les enfants », soit environ 70 000, comme il l’a annoncé dès dimanche sur LCI.
Des défaillances structurelles
« C’est de la communication ministérielle, et pas du travail de fond », a répondu à Gérald Darmanin sur Franceinfo Aurélien Martini, secrétaire général adjoint de l’Union syndicale des magistrats (USM). Réaliser cette opération en seulement cinq semaines, « ça veut dire qu’on va survoler, qu’on n’aura pas le temps de faire ça de manière sérieuse », assure M. Martini.
Pour l’USM, il faut avant tout « des réponses structurelles pour faire en sorte que plus jamais, ou en tout cas qu’on abaisse le risque, qu’une telle affaire se reproduise ». « S’il y a des dysfonctionnements individuels, il faut les sanctionner, mais il y a des défaillances structurelles qu’il faut réparer », ajoute-t-il. Le procureur adjoint de la République de Meaux explique qu’il faut notamment réfléchir au nombre de magistrats, puisqu’en France « il y a quatre fois moins de procureurs par rapport à la moyenne européenne ».
Pour l’USM, il y a également des pistes d’amélioration en ce qui concerne les « conditions de recueil de la parole de l’enfant ». « Il faut augmenter la capacité des enquêteurs à avoir recours à des psychologues, faire cela dans un environnement dédié », propose Aurélien Martini. Il ajoute qu’il faut « écouter les associations » de protection de l’enfance, « car elles sont en première ligne ». « Si on ne le fait pas, on va dans le mur, et ces affaires se reproduiront », prévient-il.
Plusieurs plaintes pour des viols sur mineures
Depuis la découverte du corps de la fillette de 11 ans et les révélations concernant des plaintes pour viols sur mineures – certaines procédures ayant ensuite été classées – dont le suspect a fait l’objet, le garde des sceaux occupe le terrain médiatique. Il s’est d’abord dit « terrifié » lors d’un déplacement jeudi à Béziers, puis a pointé, le lendemain sur X, « les dysfonctionnements accablants et inacceptables des services de l’Etat ».
Vendredi soir sur TF1, il a présenté ses « excuses » à la famille de Lyhanna au nom de l’institution judiciaire, qui a « failli dans le suivi des plaintes » déposées contre le suspect, et a menacé de « sanctions » des magistrats si des « défaillances, des fautes professionnelles » étaient « avérées ». Une inspection (justice, gendarmerie et Education nationale) doit rendre ses conclusions sous quinze jours.
La plainte qui concentre les critiques avait été déposée le 22 août 2025 à Plaisance-du-Touch (Haute-Garonne) par la mère d’une fillette de 11 ans, pour des viols commis entre septembre 2024 et mai 2025 au domicile du suspect.
Après avoir réalisé plusieurs actes d’enquête, dont des examens médico-légaux corroborant les déclarations de la petite fille, le parquet de Toulouse s’était dessaisi au profit de celui d’Auch, territorialement compétent. Transmis par La Poste à la fin de 2025, le dossier n’avait été adressé par le parquet d’Auch à la gendarmerie de Lectoure que le 9 janvier 2026. Malgré des « éléments d’enquête assez accablants », le suspect n’avait toujours pas été entendu au moment de la disparition de Lyhanna, a déploré dimanche soir, sur France 2, le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez.